Vous cochez toutes les cases, le travail, le couple, les enfants, la maison bien tenue, et pourtant quelque chose cloche, une sensation diffuse d’habiter une vie qui ressemble à la vôtre sans en être tout à fait une.
Je reçois régulièrement des personnes qui commencent leur première séance par une forme d’excuse, un peu gênées de venir consulter alors que tout, sur le papier, semble aller : « je sais que je devrais être contente, j’ai tout pour être heureuse ». Et c’est justement ce petit « je devrais » glissé dans la phrase qui m’alerte, parce que la perte de sens ne se loge presque jamais dans ce qui va mal de façon évidente, elle se loge plutôt dans cet écart discret mais tenace entre une existence qui fonctionne et une existence qui vous ressemble vraiment.
Ce n’est pas une panne à réparer au plus vite. C’est le plus souvent le signe que quelque chose en vous refuse, tranquillement mais fermement, de continuer à vivre par défaut.
D’où vient ce sentiment de vivre un peu à côté de sa propre vie
Personne, enfant, ne nous demande vraiment ce que l’on souhaite devenir. On nous montre plutôt ce qu’il convient d’être, le bon élève, l’enfant sage, celui qui ne fait pas de vagues à table, et sans même s’en rendre compte on passe des années à répondre à des attentes que l’on finit par prendre pour les siennes, jusqu’à ne plus très bien savoir où s’arrête le rôle et où commence la personne.
J’ai reçu récemment un homme, cadre dans une grande entreprise, qui ne savait plus s’il aimait réellement son métier ou s’il avait simplement fini par y devenir très performant. Ce n’est qu’en avançant dans le travail que nous avons compris qu’il avait choisi cette voie à dix-sept ans pour rassurer un père inquiet pour son avenir, et que trente ans plus tard, il tenait encore une promesse qu’il n’avait, en réalité, jamais formulée lui-même.
On ne choisit vraiment sa vie qu’à partir du moment où l’on mesure à quel point on l’avait déjà choisie pour quelqu’un d’autre.
Il faut aussi rendre justice à notre cerveau, qui ne cherche pas à nous rendre malheureux mais simplement à économiser de l’énergie, quitte à nous maintenir dans des situations qui nous coûtent cher. Trois biais reviennent presque systématiquement lorsque j’accompagne une perte de sens : le biais de conformité, qui pousse à rester dans le rang parce que « c’est comme ça que ça se fait », le biais de statu quo, qui fait préférer un inconfort connu à un inconnu incertain même quand cet inconfort pèse lourd, et le biais de disponibilité, qui fait juger nos possibilités futures à partir de nos échecs passés, toujours plus faciles à convoquer en mémoire que nos réussites. On reste, non pas parce que c’est bon pour nous, mais parce que le cerveau confond ce qui est familier avec ce qui est sécurisant.
Parfois, la source est encore plus ancienne et ne nous appartient même pas complètement. Ce qui se rejoue aujourd’hui peut être une loyauté invisible envers une lignée qui a appris à se sacrifier, une croyance transmise sans qu’un mot n’ait jamais été prononcé, une place occupée dans le système familial sans l’avoir choisie ni même consciemment remarquée. C’est tout l’objet de la thérapie transgénérationnelle que je pratique, qui permet d’aller identifier ce qui, dans une histoire familiale, continue d’agir en silence, et de revisiter avec un éclairage nouveau certains moments clés du parcours personnel, non pas pour rester englué dans le passé mais pour cesser d’en payer le prix sans même le savoir.
Réapprendre à s’écouter, vraiment
On peut raisonner brillamment sur presque tout, sauf sur ce qui fait sens pour soi. Ça, c’est le corps qui le sait en premier, bien avant que le mental n’accepte d’y mettre des mots : une fatigue qui ne s’explique par rien de précis, une irritabilité inhabituelle, une perte d’élan qui s’installe sans bruit. Ce sont souvent les tout premiers signaux, et je propose à mes clients un rituel très simple pour commencer à les entendre à nouveau, fermer les yeux deux minutes chaque jour, balayer mentalement le corps des pieds à la tête, noter ce qui est tendu, ce qui est lourd, ce qui au contraire respire, sans chercher à tout comprendre immédiatement, juste à sentir.
Dire non reste, pour beaucoup de personnes que j’accompagne, un territoire hostile, par peur de décevoir, de paraître égoïste, de perdre l’amour ou la place qu’elles ont mis des années à sécuriser. Mais chaque « oui » prononcé pour éviter un conflit est un petit renoncement à soi, et répété suffisamment souvent, il finit par ressembler à une vie entière construite en creux. Ce n’est pas un rejet de l’autre que je propose ici, c’est un réajustement, doux mais réel, vers soi-même.
Retrouver du sens ne veut pas dire tout quitter du jour au lendemain, même si cette idée traverse parfois l’esprit à trois heures du matin. C’est le plus souvent bien plus modeste, et bien plus solide sur la durée : prendre conscience de ce qui coince, oser expérimenter une chose nouvelle sans pression de résultat, puis ancrer ce qui s’est révélé juste. C’est l’accumulation de ces ajustements, presque invisibles pris un par un, qui finit par recréer une vie réellement habitée.
Se réaligner sur ce qui compte vraiment
Beaucoup de gens n’ont jamais vraiment pris le temps de nommer leurs propres valeurs, celles qui les animent plutôt que celles qu’on leur a inculquées. Ce qui vous indigne profondément, ce que vous défendriez même seul contre l’avis général, ce qui vous fait vous sentir vivant plutôt que simplement performant, voilà des pistes bien plus fiables qu’un objectif fixé sous pression. Un exercice simple consiste à dessiner ses grandes sphères de vie, professionnelle, amoureuse, amicale, familiale, personnelle, et à noter chacune de un à dix selon le niveau de satisfaction réellement ressenti : la sphère la plus basse n’est jamais un hasard, c’est souvent là que le sens s’est le plus égaré.
Retrouver du sens ne signifie pas non plus tout démolir. Il suffit parfois de réaménager l’intérieur, redéfinir un rythme professionnel devenu trop lourd, poser une limite claire dans une relation qui coûte plus qu’elle n’apporte, se réserver une heure par semaine pour un projet qui appelle depuis longtemps. C’est dans ces ajustements choisis, et non subis sous la contrainte, que le changement tient réellement dans la durée.
Il arrive un moment où le mental affirme vouloir changer, mais où rien ne bouge concrètement. C’est précisément là que l’hypnose ericksonienne prend tout son sens : par un langage permissif et symbolique, elle s’adresse directement à l’inconscient, là où logent les véritables freins, sans jamais forcer, en ouvrant simplement un espace où les intuitions, les mémoires enfouies et les automatismes peuvent enfin se montrer, et se transformer.
Cesser de jouer un rôle
La perte de sens n’est pas une panne à réparer dans l’urgence. C’est le plus souvent le signe que le personnage que vous jouiez a fait son temps, et que quelque chose de plus vrai attend patiemment d’exister. Ce n’est pas confortable à traverser. Mais ce n’est presque jamais anodin.
Vous n’avez pas besoin de tout comprendre avant d’avancer, seulement d’accepter de regarder ce qui, en vous, ne veut plus se taire.