violence intra familiale
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COLINE ESCOFFIER

Hypnothérapeute et Energéticienne

Reconnaître les violences intrafamiliales : ce que personne ne vous a expliqué

Il n’y a presque jamais de coup au premier rendez-vous. La violence, la vraie, celle qui détruit sur la durée, ne s’annonce pas. Elle s’installe. Et c’est précisément pour ça qu’on met parfois des années, voire des décennies, à la nommer.

J’ai suivi récemment une formation sur les violences intrafamiliales. Je pensais, en y allant, avoir déjà une bonne idée du sujet — entre mon métier et mon parcours personnel, je ne partais pas de zéro. Et pourtant. J’en suis ressortie avec une certitude simple, presque dérangeante : la plupart d’entre nous, moi la première il y a quelques années, avons une idée bien trop étroite de ce qu’est la violence. On pense au coup de poing, au cri, à l’hématome visible. On oublie tout le reste. Tout ce qui ne laisse pas de trace sur la peau mais qui laisse une trace ailleurs, plus profonde, plus longue à soigner.

Avant d’entrer dans le détail, un mot sur pourquoi j’écris ce texte : pas pour sidérer avec des chiffres, mais pour donner des mots à ce que beaucoup ressentent sans réussir à nommer. Parce que nommer, dans mon métier comme ailleurs, c’est souvent le tout premier pas vers autre chose.

CatégorieDonnéeSource
Femmes107 féminicides conjugaux en 2024 (+11 % par rapport à 2023). 906 suicides ou tentatives de suicide forcés (+17 % en un an)MIPROF / Ministère de l’Intérieur, 2025
Femmes376 000 victimes de violences conjugales en 2023Enquête VRS, SSMSI, 2024
Femmes1 victime sur 6 seulement dépose plainteSSMSI, 2024
Enfants160 000 victimes de violences sexuelles par an, âge moyen 8,5 ansCIIVISE, rapport final, 2023
Enfants71 100 mineur·es victimes de violences sexuelles enregistrées en 2024Ministère de l’Intérieur, 2025
Hommes16 % des victimes de violences conjugales déclaréesSSMSI, 2024
Hommes31 hommes tués en 2024 (+35 %), dont 4 en couple homosexuelDAV / MIPROF, 2025

Sources : arretonslesviolences.gouv.fr — SSMSI — CIIVISE — Observatoire national des violences faites aux femmes — Haut Conseil à l’Égalité

Il y a un chiffre, dans tout ça, devant lequel je me suis arrêtée plus longtemps que les autres : parmi les 27 femmes ayant tué leur partenaire ou ex-partenaire en 2024, 17 avaient elles-mêmes été victimes de violences antérieures de la part de ce partenaire, et 11 l’avaient signalé aux forces de sécurité avant le drame. Ce chiffre-là ne parle pas de monstruosité. Il parle d’un système qui n’a pas protégé à temps. Et ça, on ne peut pas le lire sans que ça déplace quelque chose.

Les visages multiples de la violence

La violence physique est la plus visible, donc la plus reconnue. Mais dans tout ce que j’ai pu apprendre, et dans ce que j’entends parfois en cabinet sans que la personne en face n’ait jamais mis ce mot dessus, elle n’est presque jamais seule, et presque jamais la première à s’installer.

  • La violence verbale : insultes, cris, humiliations répétées. Elle prépare le terrain.
  • La violence psychologique : gaslighting, chantage affectif, dévalorisation systématique. C’est souvent la première à s’installer, et c’est aussi la plus difficile à nommer, parce qu’elle attaque la capacité même à se faire confiance à soi.
  • Le contrôle coercitif : isolement, surveillance des communications, contrôle des déplacements. Reconnu par la loi française depuis 2020 seulement (article 222-14-3 du Code pénal) — et rien que cette date-là, elle dit quelque chose du temps qu’il a fallu pour qu’on identifie ça comme une violence à part entière.
  • La violence économique : contrôle de l’accès à l’argent, interdiction de travailler, sabotage de l’emploi, endettement forcé.
  • La violence administrative : vol ou rétention des papiers d’identité, contrôle des démarches.
  • La violence sexuelle : y compris dans le couple. Le viol conjugal n’a été reconnu par la jurisprudence française qu’en 1992, et inscrit clairement dans le Code pénal comme viol aggravé qu’en 2006, avec une peine portée à 20 ans. Pensez-y deux minutes : 2006. Pas si loin.
  • Les cyberviolences : surveillance numérique à l’insu de la victime, diffusion d’images intimes sans consentement — pénalisée en France depuis 2016 seulement.

Ce qui frappe, quand on pose toutes ces formes côte à côte, c’est leur invisibilité. Les violences psychologiques, économiques, le contrôle coercitif : rien de tout ça ne se voit sur un corps. Rien de tout ça ne rentre dans l’image qu’on se fait, collectivement, de « la victime ». Et c’est exactement ce qui permet à ces violences de durer, parfois des années, sans que personne autour — ni même la personne concernée — ne pose le mot dessus.

Il y a aussi ce qu’on appelle les violences vicariantes : les enfants témoins de violences sur un parent. Les recherches montrent des traces aussi profondes que dans les cas de violences directes. Ce n’est pas un dommage collatéral. C’est une violence à part entière, et c’est un point sur lequel je reviendrai, parce qu’il touche directement à ce que je fais au quotidien.

Le trauma est d’abord une expérience corporelle, pas seulement narrative. Le système nerveux reste en alerte permanente. C’est ce qui permet de survivre. Et ça coûte énormément.

Un cycle, pas un accident

Il y a un modèle, développé dès la fin des années 1970 par la psychologue Lenore Walker à partir d’entretiens avec des femmes victimes de violences conjugales, qui aide à comprendre pourquoi ces relations sont si difficiles à quitter. On l’appelle le cycle de la violence, et il se déroule en quatre phases qui se répètent — et une fois qu’on l’a vu, on ne peut plus le regarder autrement.

Phase 1 — Tension. L’atmosphère se tend. On marche sur des œufs. On anticipe, on s’adapte, on essaie de désamorcer avant que ça n’explose.

Phase 2 — Explosion. La violence éclate — physique, verbale, sexuelle. Souvent déclenchée par un prétexte dérisoire. Parfois par rien du tout.

Phase 3 — Justification. Minimisation, déni, inversion de la responsabilité. « Tu m’as poussé à bout. » « Si t’avais pas dit ça. »

Phase 4 — Réconciliation. Excuses, tendresse, promesses que ça ne se reproduira plus. C’est la phase qui maintient dans la relation, parce qu’elle ravive l’espoir que la personne aimée au début est encore là, quelque part.

Avec le temps, ce cycle a tendance à s’accélérer, et les phases de réconciliation à raccourcir. Ce n’est presque jamais linéaire, et une victime ne « décide » pas un jour de partir comme on décide de changer de travail. En moyenne, une personne tente de quitter une relation violente sept fois avant de partir définitivement. Sept fois. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le moment du départ est statistiquement le plus dangereux, pas le plus libérateur — le risque homicidaire y est démultiplié.

L’emprise : comment on en arrive à ne plus se faire confiance

L’emprise ne se construit pas en un jour. Elle se construit par petites touches, presque imperceptibles sur le moment, et c’est justement ce qui la rend si efficace. Un isolement progressif — les amis, la famille, le travail, tout est peu à peu critiqué, présenté comme une menace pour le couple, jusqu’à ce qu’il ne reste plus grand monde à qui parler. Une déstabilisation constante — on invente, on exagère, on doute de sa propre mémoire, de sa propre perception. Et une culpabilisation qui fait qu’on finit par porter la responsabilité de ce qu’on subit.

Il y a une explication neurobiologique à ce qui se joue, et je trouve qu’elle mérite d’être connue parce qu’elle déculpabilise énormément — c’est d’ailleurs le genre de chose que j’aime pouvoir expliquer aux personnes que j’accompagne : l’alternance entre danger et soulagement, avec la même personne, produit une libération de dopamine et d’ocytocine — les mêmes molécules que dans l’attachement amoureux le plus sain. Ce n’est ni un choix, ni un signe de faiblesse. C’est un mécanisme. Et pour une personne qui a grandi dans un environnement instable ou violent, l’inconnu peut être plus terrifiant que le danger familier. Ça permet de sortir, un peu, du jugement qui colle encore trop souvent aux victimes : « pourquoi elle reste ? »

Ce que ça laisse, chez l’adulte

Les conséquences des violences intrafamiliales ne s’arrêtent pas quand la relation s’arrête. Ça, je crois que c’est ce qu’on comprend le moins de l’extérieur. Le système nerveux, qui est resté en état d’alerte pendant des mois ou des années, ne se réinitialise pas du jour au lendemain, même une fois qu’on est en sécurité.

On retrouve fréquemment des états de stress post-traumatique complexe — reviviscences, hypervigilance, honte profonde, culpabilité qui ne fait pas sens au regard des faits. De la dissociation aussi : cet affect « plat », ce sentiment d’être détaché de ses propres émotions ou de son propre récit, qui n’est pas de la froideur mais un mécanisme de protection. Des troubles anxieux, des troubles dépressifs, parfois des difficultés relationnelles durables — hyperadaptation, absence de limites, ou à l’inverse isolement. Toutes ces réponses ont un point commun, et c’est peut-être la chose la plus importante à retenir : ce sont des stratégies de survie, pas des défauts de caractère.

Le corps garde la mémoire, aussi. Douleurs chroniques, troubles du sommeil, troubles gastro-intestinaux : des symptômes souvent traités isolément, sans qu’on explore jamais l’histoire qui les sous-tend. C’est quelque chose que je vois régulièrement dans mon travail, sous des formes très diverses.

Et chez les enfants qui regardent

C’est peut-être le point le plus important de tout cet article, et le plus sous-estimé : un enfant n’a pas besoin de subir directement la violence pour en porter les marques. Être témoin de violences sur un parent laisse des traces documentées comme étant aussi profondes que celles de violences directes.

Ce que vit un enfant qui grandit dans ce climat façonne la manière dont il apprendra, plus tard, à s’attacher, à faire confiance, à poser des limites — ou à ne pas en poser. Et c’est précisément là, dans ce qui n’a jamais été dit mais qui s’est transmis quand même, que se niche une grande partie de ce que j’explore en thérapie transgénérationnelle : pas les faits eux-mêmes, mais la façon dont le système familial a appris à survivre autour d’eux, et dont cette façon de survivre continue de se rejouer, parfois sur plusieurs générations, sans que personne ne s’en rende compte.

La victimisation secondaire : quand le système censé aider abîme à nouveau

Il y a un aspect de ce sujet dont on parle encore trop peu, et je dois dire que c’est celui qui m’a le plus mise en colère pendant cette formation : ce qui se passe une fois que la victime ose parler. Parce que parler ne suffit pas à protéger. Parfois, ça expose à une deuxième violence — la victimisation secondaire — qui désigne l’ensemble des préjudices supplémentaires subis du fait de la prise en charge par les institutions ou par l’entourage. Ce n’est presque jamais intentionnel. C’est souvent le résultat d’un manque de formation, de représentations qu’on n’a jamais questionnées. Mais l’intention n’efface pas les dégâts.

On la retrouve un peu partout : dans le système judiciaire, avec des questions qui inversent la responsabilité au dépôt de plainte, l’obligation de répéter les faits qui réactive le traumatisme à chaque récit, et plus de 70 % des plaintes pour viol classées sans suite en France. Dans le système médical, avec des violences trop rarement dépistées et des symptômes traités isolément, sans qu’on explore jamais leur origine. Dans le système social, avec la peur du retrait des enfants qui devient elle-même un frein majeur à la parole.

Un point mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il illustre bien jusqu’où ça peut aller : le syndrome d’aliénation parentale, ou SAP. Concept introduit dans les années 1980 par Richard Gardner — un personnage dont les prises de position publiques sur ce qu’il appelait la « libre sexualité des enfants, y compris avec des adultes » devraient à elles seules alerter sur l’origine du concept. Le SAP n’a aucune validité scientifique reconnue : il est absent du DSM-5 et de la CIM-11, rejeté par l’OMS, et la Cour européenne des droits de l’homme l’a explicitement jugé non valide en 2023 (arrêt M.F. contre Suisse). Il continue pourtant d’être invoqué dans des expertises et des décisions judiciaires en France à ce jour. Son effet concret : retourner une dénonciation de violences contre la victime protectrice elle-même. Une mère qui protège ses enfants peut être qualifiée d’« aliénante », et perdre leur garde — c’est de ce paradoxe que sont nés plusieurs collectifs de « mères désenfantées ». Franchement, quand on mesure ça, on comprend un peu mieux pourquoi tant de victimes se taisent.

Ce que ça change de le savoir

Vous êtes peut-être la première personne à qui quelqu’un ose parler. Ou la première après une expérience de victimisation secondaire — c’est-à-dire après que parler a déjà fait du mal. La façon dont on reçoit cette parole peut soit confirmer que parler est dangereux, soit ouvrir une brèche par laquelle quelque chose peut enfin passer.

Nommer, pour commencer à sortir

Si un seul point de cet article résonne avec ce que vous vivez ou avez vécu, ou avec ce que vit quelqu’un de votre entourage, c’est peut-être celui-là : la violence qui ne se voit pas est aussi réelle que celle qui se voit. Elle mérite d’être nommée avec la même légitimité — et la personne qui la subit mérite d’être crue, dès la première fois qu’elle en parle.

Je ne referme pas ce sujet en ayant l’impression de tout comprendre, loin de là. Mais j’avais besoin d’écrire ce texte, pour moi autant que pour vous. Alors si vous êtes concerné·e, de près ou de loin, j’espère que quelque chose ici vous aura permis de vous dire : ce que je ressens a un nom, et je ne suis pas seul·e à l’avoir ressenti.

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