On m’a répété pendant des années qu’il fallait arrêter de juger. Je crois surtout qu’on m’a menti sur ce que c’était vraiment.
Il y a une phrase qui revient dans à peu près tous les bouquins de développement personnel, sur tous les comptes Instagram bienveillance-et-lumière, dans toutes les formations qui promettent de vous transformer en trois week-ends : ne jugez pas. Comme si c’était un interrupteur. On clique, et hop, plus aucune pensée désobligeante ne traverse votre esprit face à la voisine, à l’ex, au collègue qui mâche trop fort.
Sauf que ça ne marche pas comme ça. Et je pense qu’il est temps de le dire clairement, parce que cette injonction fait plus de mal que de bien. Elle culpabilise des gens pour quelque chose qu’ils ne contrôlent pas, ou en tout cas pas de la façon dont on leur vend.
Le jugement, ce n’est pas un défaut de caractère
Votre cerveau juge en permanence. Il trie, il catégorise, il évalue, bien avant que vous ayez eu le temps d’en prendre conscience. C’est l’une de ses fonctions les plus anciennes, héritée d’une époque où décider en une fraction de seconde si quelque chose était une menace ou pas pouvait littéralement vous sauver la vie. Le jugement moral, celui qui s’active quand vous pensez « ça, ce n’est pas correct », repose sur un équilibre entre des zones émotionnelles et des zones plus rationnelles du cerveau. Et la plupart du temps, tout ça se joue de façon inconsciente, porté par vos stéréotypes, votre vécu, vos émotions du moment. Autrement dit : même la personne la plus zen, la plus ouverte, la plus « travaillée sur elle » que vous connaissez juge. En permanence. Elle a juste appris à ne pas systématiquement le montrer, ou à le regarder autrement. Ce n’est pas la même chose que de ne pas juger.
Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez vertigineux dans les études sur le sujet : on peut parfaitement juger un acte comme immoral tout en le commettant quand même. « Je sais que ce n’est pas bien, mais je le fais quand même. » Cette dissociation entre ce qu’on pense et ce qu’on fait, on la connaît tous. Elle montre bien que le jugement n’est pas un système parfaitement cohérent qui piloterait vos actes de façon rationnelle. C’est plus bruyant que ça, plus contradictoire, plus humain aussi.
Un exemple que j’ai croisé il y a peu de temps dans ma propre vie : reprocher aux autres de ne pas être francs, de « la faire à l’envers ». Et dans le même temps, être tout à fait capable de garder pour soi un reproche qui nous ronge pendant des mois, en espérant que l’autre devine, ou en préparant un discours qu’on ne prononcera jamais. On devient exactement ce qu’on dénonce chez l’autre. Sauf qu’on ne le voit pas de la même façon, parce que chez nous, on a de bonnes raisons : on ne voulait pas envenimer les choses, on attendait le bon moment. Chez l’autre, en revanche, ce silence devient un manque de courage, voire une forme de malhonnêteté. Le jugement change de nom selon qui il regarde.
Un exemple qui n’a rien de glorieux
Je vais être honnête avec vous, parce que je crois que c’est plus utile qu’un discours théorique. Il m’arrive, en toute première impression, d’avoir des pensées dont je ne suis pas particulièrement fière. Un jugement rapide sur une façon de parler, une tenue, une manière d’occuper l’espace. Ça surgit, sans permission, avant même que j’aie eu le temps de me dire « tiens, c’est intéressant ce que je pense là ». Le sujet n’est pas de faire semblant que ça n’existe pas. Le sujet est de savoir quoi en faire une fois que c’est là.
Ce qui m’a longtemps dérangée, avant de comprendre tout ça, c’est que je pensais que ces pensées disaient quelque chose de définitif sur qui j’étais. Comme si avoir une pensée grossophobe, ou une pensée méprisante sur le niveau d’études ou le milieu social de quelqu’un, ne serait-ce qu’une seconde, faisait automatiquement de moi une mauvaise personne. Alors qu’en réalité, ces pensées disent surtout quelque chose sur ce que j’ai absorbé, enfant, dans mon environnement, dans les conversations de table, dans les silences aussi. Elles ne sont pas moi. Elles sont un dépôt. Et un dépôt, ça se travaille, ça ne se nie pas.
D’où viennent vraiment vos jugements
C’est souvent là que ça devient intéressant, et c’est aussi là que mon travail commence. Un jugement qui vous traverse avec une intensité particulière, une agacement disproportionné, une réaction presque physique face à quelqu’un, ce n’est presque jamais uniquement une question de logique ou de morale. C’est une porte d’entrée vers quelque chose de plus ancien.
Cette collègue « trop dans le contrôle » qui vous exaspère au point de ne plus pouvoir travailler avec elle, ce jugement a peut-être moins à voir avec elle qu’avec une figure de votre enfance qui contrôlait tout, et à qui vous n’avez jamais pu dire non. Ce père qui vous agace parce qu’il « ne s’occupe pas assez de ses enfants », c’est peut-être votre propre histoire, votre propre manque, qui parle à travers vous. On projette. Notre histoire, nos blessures, nos attentes non dites, tout ça se retrouve accroché aux comportements des autres, un peu comme un manteau qu’on leur fait porter sans leur demander leur avis.
Et parfois, ces jugements ne sont même pas les vôtres à l’origine. Dans le travail transgénérationnel, on retrouve régulièrement des schémas de pensée, des « ça ne se fait pas », des « un homme ne pleure pas », des « une femme bien élevée ne hausse pas le ton », qui ont traversé plusieurs générations avant d’atterrir chez vous, sans que vous ayez jamais vraiment choisi d’y croire. Vous jugez avec les lunettes de votre grand-mère, parfois, sans même le savoir.
Ce que nous voyons en jugeant les autres dépend surtout de la clarté de la fenêtre à travers laquelle nous regardons.
Là où ça fait le plus mal : dans vos relations proches
Si le jugement envers un inconnu ou une collègue peut déjà créer des frictions, c’est dans les relations les plus intimes qu’il fait le plus de dégâts, parce que c’est là qu’on l’exprime avec le moins de filtre. Un couple qui vit ensemble depuis dix ans a généralement accumulé un stock impressionnant de jugements tacites sur l’autre : trop rigide, trop laxiste avec les enfants, pas assez ambitieux, trop dans le contrôle. Et ce qui est troublant, c’est que ces jugements-là sont souvent les plus anciens de tous, parce qu’ils viennent réactiver, très précisément, ce qu’on n’a pas réglé avec nos propres parents. Une personne qui a grandi avec un parent absent, physiquement ou émotionnellement, développera parfois une hypersensibilité au moindre signe de désintérêt chez son partenaire, au point de juger comme « distant » quelqu’un qui a simplement besoin d’un temps de silence pour se recentrer. Ce n’est pas un mensonge, la personne ressent réellement cette distance. Mais la mesure est faussée par un instrument de mesure qui a été calibré ailleurs, il y a longtemps, dans une autre maison, avec une autre personne. C’est exactement le type de mécanisme que je vois revenir en séance, et c’est aussi pour ça que le travail transgénérationnel a du sens ici : il ne s’agit pas seulement de comprendre pourquoi vous jugez untel aujourd’hui, mais de retrouver la première fois où ce jugement précis s’est installé comme une évidence.
Alors, on fait quoi de tout ça
Je ne crois pas qu’on puisse désactiver l’automatisme du jugement. Par contre, je crois qu’on peut apprendre à l’observer plutôt qu’à agir directement depuis lui. La différence est énorme.
Quand un jugement surgit, la première chose utile est simplement de le remarquer. Pas de le combattre, pas de vous en vouloir de l’avoir eu, juste le nommer intérieurement. Tiens, je ressens de l’agacement. Tiens, je viens de penser que cette personne exagère. Ce simple geste, nommer, crée déjà un espace entre vous et la pensée. Vous n’êtes plus complètement fondu dedans.
Ensuite, et c’est l’étape que presque personne ne fait parce qu’elle demande un peu de courage, vous pouvez vous demander ce que ce jugement vient toucher chez vous. Pas chez l’autre. Chez vous. Est-ce que cette réaction est proportionnée à ce qui vient de se passer, ou est-ce qu’elle semble un peu trop grande pour la situation ? Une réaction disproportionnée est presque toujours un signal. Elle indique qu’une corde ancienne vient d’être touchée, une corde qui n’a probablement rien à voir avec la personne en face de vous.
Vous pouvez aussi, sans vous transformer en enquêteur de vos propres pensées vingt-quatre heures sur vingt-quatre, repérer les jugements qui reviennent souvent. Si vous remarquez que vous êtes systématiquement plus dur avec certaines personnalités qu’avec d’autres, plus patiente avec les gens qui vous ressemblent, plus sévère envers ce qui vous rappelle une part de vous que vous n’aimez pas, il y a là une régularité qui mérite d’être creusée plutôt que balayée. Ce n’est pas un exercice de culpabilisation. C’est un exercice de curiosité envers vous-même, ce qui, quand on y pense, est nettement plus confortable que de passer sa vie à essayer de ne plus rien ressentir.
Ne pas juger n’est pas l’objectif
Je pense sincèrement que viser l’absence totale de jugement est un objectif à la fois impossible et un peu épuisant. Ça revient à vous demander de vous battre contre une fonction fondamentale de votre cerveau, et de vous sentir en échec chaque fois qu’elle s’active, c’est-à-dire à peu près tout le temps. L’objectif, à mon sens, n’est pas de ne plus juger. C’est de juger en conscience. De savoir que ce jugement qui vient de traverser votre esprit n’est pas une vérité absolue sur l’autre, mais souvent une information précieuse sur vous. Sur ce qui vous a été transmis, sur ce que vous avez appris à trouver acceptable ou inacceptable, sur les blessures qui n’ont pas encore trouvé leur place. Et cette information-là, une fois qu’on accepte de la regarder plutôt que de la fuir, elle devient un point de départ. Pas une honte à cacher.